Du 12 Juillet au 27 Aout 2006
EXPO GALERIE 2000
Palais des Congrès De Montréal
1001, Pl. Jean-Paul Riopelle
Montréal, Québec
Canada, H2Z 1M2
Tel: 514-868-6668
expo@galerie2000.ca
METRO Place d'Armes
La croisée des mouvements
par Pierre-Antoine Tremblay
La guerre qui éclate entre les différentes idéologies crée différents mouvements. Les musées, les galeries et les marchands d’art, classent les artistes en différentes catégories qui, selon eux, ne peuvent être liées : impressionniste, abstrait, moderne, plasticien, paysagiste, cubiste, naïf, contemporain, animalier, etc. Le marché divise les mouvements, ce qui me semble insensé puisque les collectionneurs, eux, les regroupent à l’intérieur de leurs collections. Les artistes présentés dans cette exposition sont ceux qui ont vécu à différentes périodes la division des mouvements. Parfois ovationnés, humiliés, errants, dépossédés, offensés, abandonnés, réintégrés, rejetés, manipulés, éternelles victimes d’un conflit créé par l’homme, ils ne voudraient certes pas que l’œuvre qu’ils ont imaginée soit utilisée à des fins de non-conformisme politique, eux qui ont souvent vécu sous le seuil de la pauvreté. Dans un conflit qui s’identifie à une condition historique, voire métaphysique, des techniques, l’artiste fait appel à ses images patrimoniales pour produire une vision d’un être représentant l’histoire d’une société, d’une période de vie, que les musées ovationnent, humilient, dépossèdent, offensent, abandonnent, réintègrent, rejettent, manipulent, au gré du goût de leurs dirigeants. L’artiste emprunte à l’image son image pour la faire sienne, donner un sens à un être doté de cœur, présageant l’imprévu. L’artiste l’avait imaginée parce que son regard tourné vers son présent, garant de son passé, en raconte l’histoire à sa façon et tout simplement.
Ces hommes et ces femmes, artistes, immortels de par leurs œuvres, ne verraient rien de tragique, je pense, dans la peinture de l’un ou de l’autre. Dans une vision intemporelle, ces pionniers du temps ont permis à l’art d’évoluer, d’influencer, de motiver, de transposer, d’inspirer, mais certes pas de diviser. L’atelier du peintre où l’œuvre repose durant sa création n’est qu’un entracte entre deux voyages dans le temps, un intermède illusoire, un répit auquel les artistes ne croient guère, en tout cas pas au point de se faire voler leur identité, bien que l’exposition les rapproche. Leurs oeuvres restent chacune dans son esseulement, sa solitude et sa vulnérabilité comme dans l’atelier d’antan, où n’y avait de contact possible entre elles, tout comme dans la condition d’impuissance et de bonheur entre une mère et son enfant. Les couleurs, tour à tour s’animent, se galvanisent, s’interpénètrent, la touche se fait plus nerveuse, plus désordonnée, selon notre perspective, parce que plus émotive et plus vivante, la simplification chromatique de naguère se fait complexité. Le travail de ces maîtres d’une grande richesse d’expression, d’une variété et d’une liberté d’écriture remarquables nous touche profondément. Il y a là une véritable croisée des mouvements, de la démarche picturale aux changements de palette qui s’associent désormais dans l’espace temps. De l’œuvre fictive à la figuration en passant par l’abstraction dans une composition dynamique, comme électrisée par un drame ou un bonheur inattendu, à l’instar du passé, ces oeuvres sont à la fois une rétrospective et une prémonition.
D’où le refus de toute facilité, de toute séduction, au-delà de leurs qualités picturales. C’est à travers ces qualités qu’Antoine, Ayotte, Barbeau, Beaulieu, Bellefleur, Belzile, Bouchard, Bressan, Bruni, Brymner, Coburn, Cosgrove, Suzor-Coté, Cutts, Delsignore, Favreau, Ferron, Fortin, Gagnon, Giunta, Hallam, Hammond, Harris, Hébert, Jackson, Jacobi, Jérome, Frère Jérome, Johnston, Lemieux, Le Sauteur, Letendre, Macdonald, Masson, McEwen, Pellan, Pépin, Perrigard, Perron, Picher, Poirier, Richard, Riopelle, Rochon, Rousseau, Roberts, Scott, Sherriff-Scott, Smith, Soulikias, Surrey, Tatossian, Théberge, Toupin, Vaillancourt, Verner, ont transposé leur message.
Plus que jamais en 2006, ces peintres témoignent de leur temps. À l’école de la vie ou lors de leurs séjours aux Beaux-arts, les peintres tâtent un peu de tous les genres et de toutes les écoles : portraits léchés traités de façon théorique, natures mortes, nus, scènes de rue, tantôt abstraites, tantôt impressionnistes, un peu cubiste ou totalement démunis de figuration, parfois exécutés au pinceau, au couteau ou à la spatule. Ce sont ces recherches constantes qui ont déterminé leur façon propre de brosser la toile, d’étaler la couleur et de s’exprimer. Pendant plus de 200 ans, leur mode d’apprentissage était uniforme : empâtement volontaire du tableau, réchampissage du sujet par des méplats accusés avec des rehauts et des glacis. Que ce soit pour peindre la vie des paysans du 18e siècle, la pauvreté et le dur labeur du 19e siècle ou l’abstrait du 20e siècle, le tableau surréaliste du début des temps, chaque artiste a voulu laisser un peu de son histoire. L’ambiance y est présente et l’air circule; dans chacune de leurs œuvres, le message se transmet de génération en génération. Observateurs à l’œil aigu, chacun à sa façon, ils expriment sur leurs toiles les activités de leur monde. Durant leur vie, ils participent à différentes expositions, écoutent les commentaires d’une multitude qu’ils semblent entendre alors qu’en fait, ils n’écoutent qu’eux-mêmes et demeurent uniques.
Portant allégrement leur histoire, ils sont parmi les rares peintres canadiens, réputés sur le plan international, à avoir consacré leur vie à perfectionner le talent et le génie qu’on leur reconnaît déjà unanimement, dès leurs premiers balbutiements artistiques. Il y a maintenant plus de 200 ans d’histoire qu’on ne cesse de découvrir encore aujourd’hui à travers leurs productions. Il y a de quoi satisfaire et rendre heureux tout esthète autocritique qui refuse l’orthodoxie et qui ne trouve son bien-être que dans la rigueur intellectuelle et le désir de se surpasser.
Pour ce qui est de l’histoire, c’est une toute autre histoire. En effet, témoins privilégiés de pratiquement toutes les transformations sociales depuis le début du 19e ou du 20e siècle, influencés successivement par les maîtres de différentes époques contemporaines, ils racontent leur vie, leurs contradictions, par le biais de leurs œuvres qui nous dévoilent aussi l’histoire du Québec et du Canada, leurs attentes, leurs luttes et leurs revendications.
Quel dilemme! Certains, issus de famille établie au Canada depuis peu au moment de leur naissance, certains de parents natifs d’ici, d’autres immigrés d’eux-mêmes, confrontés dès leur adolescence à des situations conflictuelles dont ils en ressortiront grandis et aguerris. Hommes érudits et raffinés, marginaux parfois, qui pratiquent un métier modeste bien qu’honorable, celui de peintre. Ils voient autour d’eux de brillants métiers comme ceux de médecin, avocat, comptable ou architecte, leurs frères et amis promis à des carrières prestigieuses, mais décident de marquer notre histoire à leur façon par leur art.
Ils s’opposent donc avec fermeté à la prétendue passion pour le dessin et la couleur de leur entourage pour en faire un métier. L’histoire nous démontre que, ce métier étant ce qu’il est, la majorité de ces peintres n’apportera vraisemblablement aucune contribution normale directe au soutien de leur famille. À plusieurs reprises dans leur vie, ils remettront en question leur choix, en quête d’un meilleur avenir, sous des cieux plus prometteurs, mais ils sauront y résister. Oui, quel dilemme pour ces fils respectueux de l’autorité patriarcale, héritiers de leurs racines. Qui plus est, ils n’arrivent pas à comprendre la source de ces motivations profondes. C’est donc avec l’incertitude dans l’âme, mais aussi avec une certaine opiniâtreté qu’on leur reconnaîtra, qu’ils poursuivent tout au long de leur vie le rêve qui s’oppose à la destinée qu’ils se sont tracé, le rêve de création qui est leur unique porte de sortie.
Plus tard dans leur carrière respective, ce sera avec la même détermination tranquille, mais Ô combien irrévocable, qu’ils s’opposeront aussi à tous ces mandarins de l’art, à tous ces connaisseurs guindés qui avaient déclaré qu’ils devraient orienter leur carrière vers des productions plus commerciales ou unifier leurs œuvres ou encore les limiter à une catégorie. Encore une fois, c’est leur créativité qui aura le dernier mot.
Ils feront face à un conflit encore plus déchirant puisqu’il touchera leurs créations, la catégorisation des genres. En effet, après 20, 30, 40, 50, où même 60 ans de carrière et de vie consacrée à l’art, ils doivent se classer dans une catégorie. Pourtant ils sont constamment obsédés par le désir d’expérimenter, de briser ces entraves de l’académisme, pour tout dire, d’aller plus loin, voire se dépasser. Ils découvriront parfois avec stupeur que le genre lui-même comporte ses propres limites. Aussi, à la suite d’une longue période de réflexion, ils décideront de rester fidèles à eux-mêmes avec tout ce que cela comporte.
Aujourd’hui, je veux donner la chance à leurs œuvres de s’exprimer entièrement sans entrer dans une catégorie donnée, sans se soucier des modes, de l’opinion publique ou commerciale ou encore de celle des musées ou même des critiques.
Voici l’exposition : LA CROISÉE DES MOUVEMENTS.
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